LA PRÉVENTION DES IST DONT LE VIH ET DES HéPATITES AUPRÈS DES PERSONNES LGBT EN CONTEXTE AFRO-CARIBÉEN.

Guide pour l’acteur de prévention

Des pratiques sexuelles entre personnes de même sexe documentées en Afrique au cours du 20è siècle

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    Ce qui intéresse les acteurs de prévention, ce sont les pratiques sexuelles en relation avec la transmission du VIH et des IST. Ces pratiques sont différemment nommées et interprétées suivant les contextes, les moments et les cultures.

    D’un point de vue de santé publique, le déni de l’existence des pratiques sexuelles entre hommes, entrave les actions de prévention et l’accès au soin, favorisant ainsi la transmission du VIH.

    Charles Guebogo, sociologue Camerounais, a recensé une partie de ces travaux en 2006 1, dont quelques extraits composent les parties suivantes :

    Termes et expressions désignant les rapports sexuels entre personnes de même sexe

    De nombreux termes décrivent précisément les comportements et rôles sexuels :  « kufira (kiswahili), shoga (kiswahili), ji’gele ketön (langue bafia du Cameroun), eshengi (ovambos), hanisi (kiswahili de Zanzibar), okutunduka vanena (hereros), désigneront la pénétration anale dans le sens réceptif 2 ou alors les individus qui acceptent une telle relation ; tandis que basha, haji ( variante kiswahili de Monbassa) par exemple traduiront la pénétration anale insertive 3 ou les individus qui ont ce rôle dans les relations (homo) sexuelles. »

    D’autres termes décrivent la masturbation mutuelle : « c’est le cas par exemple de kuzunda (wawihé) qui précise le fait que dans cet attouchement sexuel, ce sont les glands qui sont frottés les uns contre les autres ; ou encore le terme kusagana (kiswahili de Zanzibar) qui traduit le fait pour les femmes de se frotter les parties génitales l’une contre l’autre. Les pratiques comme le cunnilingus sont également connues : goe-ugu (xhosa), kulambana. »

    Outre la description des pratiques, les rapports entre personnes de même sexe, hommes ou femmes sont également nommés dans différentes langues locales : « dan kashili (haoussa), masu harka, mke-si-mume (kiswahili), kuswerana nk’imbwa, kunonoka (kirundi), quimbandas. »

    Le rôle sexuel, insertif et/ou réceptif est aussi connu : « omututa (wawihé), comme les relations interfémorales : otjizenja (wawihé). »

    socioanthropo

    « Homosexualité » en Afrique : construction historique.

    Pour le sociologue, l’homosexualité est souvent perçue, dans l’histoire africaine, « à travers divers modèles incluant tantôt les classes d’âge, tantôt les rites d’initiation, tantôt la compensation de la présence féminine ou masculine. »

    Les classes d’âge

    L’exemple des Bafia du Cameroun : « les garçons qui n’avaient pas encore de relations sexuelles avec les filles appartenaient à la première étape socialement reconnue de croissance chez l’individu (les Bafia reconnaissent trois principales étapes de croissance), le terme les désignant est : Kiembe. (…)

    Cette première étape incluait les individus de six ans jusqu’à quinze ans. Les garçons de cette classe sociale, dormaient ensemble, jouaient ensemble et les plus grands pénétraient parfois analement, les plus jeunes comme le montrent certains auteurs 4 . »

    « De telles pratiques se faisaient dans le secret, en l’absence d’adultes : c’était par exemple le cas chez les Wahiwé. Cependant, le secret n’était pas toujours de rigueur, comme chez les Gangellas en Angola, où les relations amoureuses entre personnes de même sexe étaient littéralement instituées : aponji. Chez les Gangellas, un jeune garçon circoncis et non marié, d’environ dix huit ans, pouvait décider de vivre avec un autre de douze ans qui lui plaisait, en allant rencontrer ses parents et faire la demande officielle de vivre avec lui comme katumua. Il donnait alors aux parents comme présent une vache, des vêtements ou de l’argent. Si le parent acceptait, les deux étaient socialement reconnus comme vivant en relation. Plus tard, le mariage du plus grand ne changeait littéralement rien à la relation, car il pouvait alternativement avoir des rapports sexuels entre sa femme et son katumua, jusqu’à ce que le plus jeune grandisse et désire aussi se marier. Il apparaît que le jeu pouvait parfois être institutionnalisé et obéir à certaines règles. Tout cela était regardé avec tolérance par les adultes, puisque selon eux, il s’agissait de jeux passagers qui étaient supposés s’arrêter à l’âge adulte chez les deux parties ».

     

    Les rites initiatiques

    « Dans certains rites initiatiques en Afrique, apparaissaient parfois des pratiques homosexuelles. Ces rites pouvaient servir à transformer le statut sexuel des individus (par exemple le rite marquant le passage de l’adolescence à l’âge adulte chez les Beti du Cameroun appelé « SO »), ou alors à initier les individus à l’art de la guerre (les Siwans en Libye) ou encore renforcer la cohésion sociale d’un groupe. »

    « Chez les Kivaï, la pratique rituelle de la sodomie était courante et était socialement interprétée comme rendant les jeunes hommes plus vigoureux 5. Dans le Nord-Ouest de la Zambie, le rite Mukanda 6 ou le rite de circoncision des garçons, était particulier. Les initiés mimaient souvent la copulation en se servant du pénis de l’initiateur le plus âgé. Cet acte était considéré comme rendant le sexe de l’initiandus plus fort, à l’instar de celui de l’initiateur. »
    « Ailleurs, chez les Bantous parlant le Fang au Gabon, au Cameroun ou en Guinée Equatoriale par exemple (le groupe Pahouin), les relations homosexuelles étaient perçues comme le médicament pour être riche. Cette richesse était transmise du partenaire réceptif, le pédiqué, vers le partenaire insertif, le pédicon, dans une relation pénio-anale 7.

    Ces différents rites, sont, selon le sociologue, « des moyens symboliques de diffusion du pouvoir à travers le fluide séminal ». Ainsi, « le sperme, transmis oralement ou analement, représente la voie symbolique de la diffusion du pouvoir » 8. La sodomie ou la relation pénio-anale devient la voie pour « connaître et (…) dérober les secrets (du) maître » 9 pour les néophytes ; ou encore, le fait de jouer avec le sexe de l’initiateur.
    Au Cameroun, le « Mevungu » chez les Beti et le « Ko’o » (l’escargot) chez les Bassa étaient des rites qui comprenaient des attouchements entre femmes ayant un caractère hautement homosexuel. D’après ses adeptes, le mevungu était présenté comme la « célébration du clitoris et de la puissance féminine » 10 Ce rite exclusivement féminin « comportait des danses qui, parfois auraient mimé le coït et dans lesquelles les initiées ménopausées auraient joué le rôle masculin » 11.

    Un tel rite dans les représentations est associé à la chasse, fécondité des femmes et fécondité de la brousse se rejoignant 12. En effet il se pratiquait quand le village devenait « dur », c’est-à-dire, quand le gibier se faisait rare, ou quand les récoltes étaient mauvaises. C’est pourquoi le « Mevungu » était entre les mains des femmes fécondes et matures (vieilles), supposées être efficaces auprès des instances ancestrales invoquées.

     

    Homosexualité en l’absence
    d’hommes et/ou de femmes

    Dans le contexte de harems ou de maisons polygames, les relations sexuelles entre femmes sont documentées, notamment au sud-ouest du Soudan 13 (Azande). « Chez les femmes Herero, les relations homosexuelles étaient courantes, désignées comme chez les hommes, epanga, omukuetu, oupanga. Les jeunes femmes mariées l’expliquaient par le peu de fréquence des relations hétérosexuelles avec leur partenaire. »

    « Chez les Azande, la pratique consistant à épouser des jeunes garçons parmi les jeunes militaires était répandue. Pour cela, ils payaient une dot aux parents des jeunes garçons à épouser, comme ils l’auraient fait s’ils avaient voulu épouser leurs sœurs (les sœurs des garçons). Les parents des jeunes garçons étaient alors appelés par les prétendants en les termes de gbiore et negbiore qui désignent respectivement le beau-père et la belle-mère. Les garçons recevaient aussi des présents et dans les couples ainsi constitués, l’usage était de s’appeler badiare, « mon amour » ou « mon amoureux ». Le rôle du garçon était, on l’a souligné, de remplir dans la journée toutes les tâches du ménage dans les tentes du camp et dans la nuit de satisfaire sexuellement leur compagnon guerrier. Cela, jusqu’à ce que les dits garçons grandissent et prennent à leur tour des petits garçons pour « femmes » 14.
    Des situations semblables ont été observées à la cour royale des Mossis du Burkina-Faso 15 où des jeunes pages (Soronés), habillés en femmes rendaient aussi des services sexuels aux chefs le vendredi, jour où les rapports hétérosexuels étaient prohibés.

    Les Ashanti, chez les Akan de Côte-d’Ivoire, avaient créé au XVIIIe siècle un puissant empire guerrier où les esclaves de sexe masculin étaient utilisés comme des concubines ou des amoureuses. Une fois leur maître mort, ils étaient aussi mis à mort.

     

    L’homosexualité
    définie à travers le genre

    Chez les Massai du Kenya par exemple, certains initiés, appelés Sipolio, aimaient sortir vêtus et maquillés en femmes et avaient des relations sexuelles avec les hommes. Il en était de même de certains prêtres comme le ganga-ya-chimbanda qui disait ne pas aimer les femmes et la société acceptait cela comme étant la volonté de Dieu. C’est le cas aussi pour les religieux en chef des Meru, agriculteurs du Kenya qui portaient le nom de Mugawe, s’habillaient en femmes et parfois épousaient des hommes 16.
    Dans le Sud de la Zambie, de tels individus étaient désignés mwaami dans la langue Ila. Ils s’habillaient comme des femmes, faisaient des travaux attribués aux femmes, dormaient avec les femmes sans coucher avec elles. Ils étaient considérés comme des prophètes.

    Il existait aussi des cas de passage à travers les genres observés dans certains mariages de femmes, veuves et âgées, qui épousaient des jeunes filles pour qu’elles leur procurent une descendance. Le choix du partenaire de l’autre sexe était fait par le « mari », c’est-à-dire la femme plus âgée qui avait payé la dot de la jeune femme. Les enfants issus du couple lui appartenaient alors et constituaient sa descendance. Cela se passait lorsque le mari de la veuve était mort sans lui laisser des enfants. Ce fut par exemple le cas chez les Nuer en Ethiopie 17 ; chez les Yoruba au Nigeria ; chez les femmes Zulu, surtout les plus riches ; chez les Nandi du Kenya ou le mari-femme est appelé manong’otiot ; chez les Kikuyu, les Venda d’Afrique du Sud où une telle dot est désignée par Lobola 18. Le mariage des femmes était aussi une pratique courante dans la cour du Bénin, et dans le Transvaal en Afrique du Sud 19.
    Au terme de l’analyse de diverses formes de pratiques homosexuelles observées durant la période coloniale et postcoloniale sur le continent africain, C. Guebogo observe que ces rites, mœurs et coutumes ont été longtemps combattus et déniés en Afrique : «  C’est ainsi que plusieurs pays africains, après les indépendances, et copiant les législations des anciennes puissances coloniales d’alors, interdirent l’homosexualité en la considérant comme un crime passible d’un emprisonnement et d’une forte amende. » L’auteur fait l’hypothèse que cette situation a certainement contribué à favoriser l’idée que l’homosexualité n’avait jamais existé en Afrique.

    Notes

    1. Guebogo C., L’homosexualité en Afrique : sens et variations d’hier à nos jours, Socio-logo. Revue de l’association française de sociologie [En ligne], 1 |  2006, mis en ligne le 09 octobre 2008.
    2. Décrit la position de celui qui est pénétré.
    3. Décrit la position de celui qui pénètre.
    4. FALK K., “Homosexuality among the Negroes of Cameroon and a Pangwe Tale”, 1911.
    5. BATAILLE S. et al., La sexologie et son univers, (S.L), 1983, p31.
    6. MURRAY, S., O., ROSCOE, W., Boy-wives and Female Husbands. Studies of African Homosexualities, New York, St Martin’s Press, 2001. p143.
    7. S., O., MURRAY, W., ROSCOE, Ibidem, p142.
    8. CORRAZE J., L’homosexualité, Paris, PUF, coll. « Que sais-je », (1982) 1994, 4e édition, p19.
    9. MORALI-DANINOS A., Sociologie des relations sexuelles, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1963,  p47.
    10. P., LABURTHE-TOLRA, Initiations et sociétés secrètes au Cameroun. Essai sur la religion Beti, Paris, Karthala, 1985, p327 ; « Le Mevungu et les rituels féminins à minlaaba » in, J.,-C., BARBIER (sous la dir de), Femmes du Cameroun Mères pacifiques, Femmes rebelles, Paris, ORSTOM/KARITHALA, 1985, pp233-243 (cit., p234).
    11. J.-P., OMBOLO, Sexe et société en Afrique. L’Anthropologie sexuelle beti : essai analytique, critique et comparatif, Paris, l’Harmattan, 1990, p119.
    12. P., LABURTHE-TOLRA, Initiations et sociétés secrètes…, Ibidem, p327-328.
    13. EVANS-PRITCHARD E., Sexual inversion among the Azande «in, American Anthropologist, 72, 1970, pp1428-1434.
    14. EVANS-PRITCHARD E., The Azande, Oxford, Clarendon Press, 1971, p199-200.
    15. L., TAUXIER, Les noirs du Soudan : Pays Mossi et Gourounni, Paris, Emile La Rose, 1912, p569-570,
      souligné par S., MURRAY, W., ROSCOE, Ibid., p91-92.
    16. NEEDHAM R., « The left hand of the mugwe : An analytical note on the structure of Meru symbolism » in, Right and Left : Essays on Dual Classification, 1973, pp109-127, rapporté par S., MURRAY, W., ROSCOE, Ibidem, p37.
    17. EVANS-PRITCHARD E., Kinship and Marriage Among the Nuer, London, Oxford University Press, 1951, p108.
    18. S., MURRAY, W., ROSCOE, Ibid, p257.
    19. DUMONT J., Histoire générale de l’Afrique, Tome 3, Paris, Beaural, 1972, p35.
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